Repenser la conservation des orangs-outans

A Bornéo, notre partenaire HUTAN étudie la façon dont les orangs-outans (Pongo pygmaeus) font face à la modification des paysages dans lesquels ils évoluent. L’habitat traditionnel des grands singes est constitué de forêts primaires de basse altitude, un milieu particulièrement prisé par l’exploitation forestière et surtout l’agriculture industrielle. En conséquence, les forêts primaires ont largement été détruites pour laisser place à la monoculture d’huile de palme, entraînant un déclin massif des orangs-outans sur les îles de Bornéo et Sumatra, ainsi qu’une intense fragmentation de leur population.


Ces dernières années cependant, Hutan a pu démontrer que les orangs-outans étaient capables de survivre dans les forêts exploitées et les plantations de palmiers où ils sont régulièrement observés en train de se nourrir, de se déplacer (en particulier lorsque les jeunes adultes sont en quête de nouveaux territoires) et même de séjourner (construction de nids), sans d’ailleurs causer de dommages majeurs aux palmiers matures.


Dans un rapport publié ces derniers jours (« Is there a future for orangutan in agricultural landscape ? », Hutan, 2019), Hutan réaffirme que ces résultats doivent absolument être pris en compte pour établir une stratégie de conservation plus efficace de l’espèce, dont l’avenir à long terme ne peut être assuré que si :
- un réseau suffisant et fonctionnel de forêts protégées offrant un habitat adapté aux orangs-outans est préservé ;
- l’on pratique une utilisation des sols raisonnée et qu’une connectivité entre les populations d’orangs-outans fragmentées est maintenue ;
- la chasse est éradiquée et que les communautés apprennent à coexister pacifiquement avec ces animaux.

Intégrant ce constat lié à ses recherches, Hutan travaille maintenant depuis plusieurs années à la reconnexion des populations isolées en construisant des ponts de corde artificiels permettant aux grands primates de traverser les bras d’eau devenus infranchissables suite à la disparition des grands arbres et en plantant des corridors forestiers reliant son site d’étude de la Kinabatangan à des réserves adjacentes. Désormais, l’ONG multiplie les opérations de sensibilisation à destination des travailleurs du secteur de l’huile de palme et des écoles localisées au sein des zones agricoles. Elle organise également des sessions de formation à la gestion des orangs-outans dans les plantations et a fondé l’Alliance Pongo, une initiative qui vise à identifier les moyens permettant aux communautés et aux orangs-outans de coexister au sein des plantations.

Hutan se montre également très réservée sur la question des translocations d’orangs-outans trouvés au milieu de plantations et considérés comme condamnés par les autorités. L’ONG s’interroge sur leur capacité à survivre une fois déplacé dans un nouvel endroit, en particulier si une population d’orang-outan sauvage y est déjà présente.
Le retrait de ces individus impacte aussi la population sauvage globale d’orang-outan, appelée méta-population. Sa survie à long terme risque d’être compromise, car ces translocations fragmentent encore un peu plus les petites populations déjà isolées. Enfin, une fois ces individus retirés se pose la question du devenir des fragments de forêts restants. Ils sont généralement détruits puisqu’ils ne contiennent plus d’espèces à haute valeur de conservation, entraînant alors la disparition de l’ensemble de la biodiversité présente dans ce milieu.

Hutan focalise aujourd’hui ses efforts sur le maintien et/ou la création de corridors forestiers entre les zones exploitées et les parcelles de forêts qui subsistent encore. Elle insiste sur l’urgence de repenser les paysages, en proposant une vision globale d’aménagement du territoire intégrant les plantations de palmiers existantes, les autres productions agricoles et les forêts abritant les derniers orangs-outans. Une planification de réseaux d'aires protégées interconnectées permettant de couvrir des zones clés pour la biodiversité tout en gérant les compromis entre le développement économique et la préservation de la nature est d’ailleurs préconisée par les experts de l’ONU dans leur récent rapport sur la biodiversité (Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services, IPBES, 2019).
C’est seulement à ces conditions que l’on parviendra à maintenir à long terme une métapopulation viable d’orangs-outans à Bornéo et Sumatra.

F. Perroux