Depuis l’installation en 2003 par l’ONG Hutan des premiers ponts suspendus destinés à faciliter les déplacements des orangs-outans au-dessus des affluents la rivière Kinabatangan à Bornéo
, aucune preuve tangible n’était venue étayer les déclarations des habitants de la région affirmant avoir vu les grands singes roux utiliser ces drôles de passerelles. C’est chose faite aujourd’hui grâce aux photographies prises en février dernier par Ajirun Osman, l’un des membres de la communauté locale installée le long de la Kinabatangan. Celles-ci montrent un jeune mâle orang-outan traversant l’un des bras de la rivière en s’aidant des cordages tendus entre 2 arbres.
La primatologue Isabelle Lackman-Ancrenaz, co-directrice d’Hutan, se félicite de l’utilisation des ponts par les animaux. « Auparavant, les arbres immenses présents sur les rives faisaient office de ponts naturels pour les orangs-outans. Aujourd’hui, les bras d’eau sont devenus des obstacles infranchissables, la plupart des grands arbres ayant été détruits. »
Et d’ajouter : « Les orangs-outans sont désormais confrontés à une pression anthropique de plus en plus forte. Les plantations illicites de palmiers à huile le long de la rive du fleuve détruisent les zones riveraines, pourtant reconnues indispensables par la loi sur la protection de l’environnement et des ressources en eau. » (ndlr : les zones riveraines sont des zones de transition entre le milieu aquatique et le milieu terrestre, riches en biodiversité, servant de filtre et de protection naturelle contre l’érosion)
Les fossés creusés le long des plantations de palmiers à huile, de la taille d’une petite rivière et qui permettent d’évacuer l’excédent d’eau des cultures, contribuent en outre à isoler un peu plus les populations d’orangs-outans, les animaux étant incapables de les franchir.
« Avec le soutien de différents partenaires* et en collaboration avec le Sabah Wildlife Department, nous avons construit plusieurs ponts suspendus utilisant des matériaux variés, de la simple corde aux lances d’incendie, en passant par de la double chaîne d’acier recouverte de toile,» explique Marc Ancrenaz, co-directeur d’Hutan. « Nous cherchions à savoir ce qui conviendrait le mieux aux animaux. »
Des pièges photographiques censés immortaliser les traversées des orangs-outans avaient été positionnés à proximité des ponts. Malheureusement, ils ont été détruits par les macaques, usagers réguliers des dits ponts, ou n’ont simplement pas fonctionné.
Les photos d’Ajirun Osman apportent donc la preuve tant espérée : les passerelles sont bel et bien utilisées par les orangs-outans !
« La mise en place de ces ponts n’est qu’une solution palliative d’urgence. L’idéal reste bien sûr de reconnecter les portions de forêts fragmentées et nous y travaillons tous ensemble : ONG environnementales, gouvernement et industrie de l’huile de palme, » explique Marc Ancrenaz.
Faciliter les déplacements des orangs-outans permettrait en effet d’accroître les échanges entre les populations isolées et donc de limiter les risques d’appauvrissement génétique de la population globale. La survie à long terme des 1000 orangs-outans de la Kinabatangan semblerait ainsi moins compromise, de même que celle de dizaines d’autres espèces animales évoluant dans la région, notamment l’éléphant pygmée de Bornéo.
* Zoos américains et européens, fondations privées, division japonaise du Fonds de Conservation de Bornéo
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